Tunisie : Requiem pour un secteur énergétique à la dérive



Tunisie : Requiem pour un secteur énergétique à la dérive



Indigné ? Révolté ? Peiné ? Ce sont là les sentiments qui animaient Kamel Bennaceur, ministre de l’Industrie dans le gouvernement des technocrates de Mehdi Jomaa, expert international pour le développement de scénarios énergétiques mondiaux durables à long terme et l’une des sommités mondiales dans son domaine (Voir Bio), lors de la présentation d’une conférence intitulée «Déficit énergétique en Tunisie, peut-on inverser la tendance ?» dans le cadre du parti Al Badil dont il est membre fondateur.

Kamel Bennaceur est indigné parce qu’il ne comprend pas, lui qui a travaillé dans plus de 80 pays, comment la Tunisie qui était pionnière en matière d’efficacité énergétique est devenue aujourd’hui à la traîne. Il est indigné parce que le chef de gouvernement a décapité, le 31 août 2018, le ministère de l’Energie et des Mines de ses meilleurs cadres à cause d’une “prétendue affaire de corruption qui n’en était pas une”, privant ainsi l’administration tunisienne de ses meilleures compétences et en tête Khaled Kaddour.

Il est révolté parce que toutes ces campagnes fomentées par des illuminés obsédés par la préservation des richesses naturelles nationales avec pour conséquences l’article 13 illustrant les limites intellectuelles des constituants ont privé la Tunisie -qui ne baigne pas dans le pétrole mais plutôt dans l’ignorance de ses élus- de nouveaux investissements dans le secteur énergétique stratégique à tous points de vue.

Les permis de recherche et de prospection sont aujourd’hui de 23, contre 52 en 2010. En 2017, 4 permis ont été rendus et 1 annulé, a précisé Kamel Bennaceur, ce qui a engendré la chute des investissements d’exploration de 70% en une année. «Les investissements en exploration ont été divisés par 9 depuis 2010 ; en 2015, il n’y a pas eu d’activité séismique pour la première fois en Tunisie ; en 2017, il y a eu un seul puit foré en Tunisie sans oublier que depuis 2012 les accusations de malversation et de corruption dans le secteur énergétique sont relayées de façon continue».

Des campagnes anticorruption et des pseudo-procès populistes qui n’ont abouti à rien mais qui ont servi à nuire à l’image du pays et à faire fuir les investisseurs potentiels. Le seul verdict plausible à ce jour, estime M.Bennaceur, est « qu’au rythme du déclin actuel, il n’y aura quasiment plus de production pétrolière en Tunisie dans 10 ans ».

Des campagnes destructrices pour le pays 

«Winou El pétrole» figure parmi des centaines d’autres campagnes dénonçant une prétendue mainmise des compagnies internationales sur nos richesses minières. Que dalle, explique l’ancien ministre de l’Industrie, la Tunisie n’est pas la destination rêvée pour les grands investisseurs dans le secteur énergétique. « Il n’y a plus que 2 majors en Tunisie (ENI, BG/Shell) ainsi qu’une compagnie moyenne, OMV, un indépendant régional (Perenco) et de petites compagnies telles Winstar et Mazarine ». En témoigne d’ailleurs la production nationale de pétrole à la dérive. Celle-ci était, dans les années 90, de 5 millions de ktep (tonne d’équivalent pétrole), mais ne dépasse pas aujourd’hui les 2 millions ktep.

Cherchez l’erreur ! Ou peut-être devrions-nous demander des explications aux révolutionnaires du Kamour défendus et protégés par des ONG et les prier de pallier aux déficits de production nationale de pétrole que les Tunisiens paient très très cher.

Mais il n’y a pas que les gisements pétroliers qui se raréfient, les gisements gaziers aussi, explique Kamel Bennaceur. « La demande de gaz naturel en forte hausse qui contribue à un déficit, qui ne sera que partiellement comblé par le projet Nawara en 2020, un projet qui devait être achevé en 2017*. Après une stabilisation temporaire en 2014-15, le déficit en énergie primaire est en forte augmentation, aggravant le déficit commercial de façon considérable ».

L’impact de la raréfaction des ressources naturelles nationales conjuguée à l’augmentation de la demande est désastreux sur les ressources financières de l’Etat et la balance commerciale. « L’énergie a représenté 26% du déficit commercial de la Tunisie en 2017. Les subventions de l’Etat sont réparties entre l’électricité, le gaz et le carburant. L’industrie, le tourisme, les classes à plus haut revenu sont les principaux bénéficiaires. Les couches sociales défavorisées en bénéficient très peu ».

Les solutions existent pourtant, estime un Kamel Bennaceur peiné parce que les gouvernements qui se sont succédé au gouvernement Jomaa n’ont pas continué sur sa lancée pour ce qui est de la réforme des subventions. « Cette réforme a permis de protéger les plus démunis et en réduisant les montants alloués à certains secteurs énergivores (le cas du ciment en Tunisie est devenu un Case Study international) ».

Quel programme de sauvetage lorsqu’il y a péril en la demeure ?

Pour sauver les meubles, il faut un leadership qui mette en place une vision de long terme. Il faut pouvoir planifier sur 30 ans la relance du secteur énergétique en associant la société civile et les secteurs économiques et sociaux et en prenant en compte les impératifs sociétaux, estime K.B.N.

La prise en compte de l’interaction avec les domaines connexes, tels l’industrie, le transport et l’hydraulique, est impérative tout en entreprenant une politique rigoureuse de rationalisation de la consommation énergétique. Le recours aux énergies renouvelables est aujourd’hui vital pour la Tunisie, tout comme l’intensification des investissements dans les énergies fossiles et même le recours au gaz ou au schiste face à la baisse de la production nationale.

«Lorsque nous voyons une puissance économique comme les Etats-Unis produire près de la moitié de ses besoins en énergie à partir du gaz de schiste, ou l’Algérie entreprendre tout un programme pour lancer incessamment la production de ce gaz, on s’interroge sur le pourquoi et comment des réticences tunisiennes ».

Rappelons à ce propos qu’en 2017 aux Etats-Unis justement, le pays a atteint son niveau de production de pétrole le plus élevé depuis 47 ans. Et selon les experts de l’Agence Internationale de l’Energie, il est même possible que les Etats-Unis dépassent l’Arabie saoudite, numéro un historique, dans la production de pétrole en 2018. Cette bonne santé du pétrole américain est largement due au développement du pétrole de schiste : en 2017 toujours, le pétrole de schiste a représenté 50% de la production américaine de pétrole.*

Il faudrait également oser révolutionner le cadre réglementaire et législatif tunisien, estime M.Bennaceur. Ainsi, le code des hydrocarbures -qui comprend aujourd’hui plusieurs incitations fiscales- doit être mis à jour à ce niveau-là et pouvoir mettre en place les cadres légaux pour les réservoirs non-conventionnels (gaz et pétrole de schiste).

Il faut aussi que le secteur privé puisse opérer au niveau de la production énergétique et exploiter le réseau de transport de la STEG. Un régime de producteur indépendant (IPP) dans le cadre d’Appels d’Offres et une mise à jour du cadre réglementaire pour encourager l’initiative privée ne sont pas à négliger pour assurer le sauvetage d’un secteur à l’agonie.

Quant aux énergies renouvelables pour lesquelles Khaled Kaddour, ministre de l’Energie et des Mines en 2018, a prévu une production de 1000 mégawatts, eh bien attendons voir après son départ ce qu’il en adviendra, même si leur développement et leur généralisation sont indispensables dans l’approvisionnement du pays en électricité.

Pour Kamel Bennaceur, et face à un secteur énergétique en détresse et qui pèse lourd sur les finances de l’Etat et le portefeuille des citoyens, les temps sont venus pour prendre des décisions courageuses mises en place par des compétences nationales. Il ne faut surtout pas se perdre dans les faux combats tels la lutte contre une corruption imaginaire ou encore la prise en otage des ressources de l’Etat pour compenser un secteur qui pourrait s’auto-suffire si seulement on avait la vision et les stratégies pour la traduire en mesures et réalisations concrètes.

« Vous savez, j’ai travaillé dans 80 pays et j’ai rarement vu des compétences aussi qualifiées que celles que j’ai trouvées lors de mon passage au ministère de l’Industrie du gouvernement Jomaa. Elles sont capables de faire évoluer les choses dans le bon sens, si la volonté politique y est. Je ne trouve pas normal que ces compétences soient aussi maltraitées ».

A bon entendeur !

*Le prétexte invoqué pour démettre le ministre de l’Energie et des Mines et des hauts cadres était l’affaire Halk El Menzel et sa mauvaise gouvernance par les ministères précédents et en promettant de fournir les éléments. On attend toujours ! Récemment, la durée de la concession de Halk El Menzel (2009 vs. 2029) serait passé à 2040 !

* https://lenergeek.com/2018/03/01/petrole-schiste-americain-etats-unis/


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