Par Anis Marrakchi – Monsieur le Chef de Gouvernement : Attaquez le mal à la source‎

Le polytechnicien tunisien, Anis Marrakchi s'est adressĂ© via un post sur Facebook au nouveau Chef de gouvernement Elyes Fakhfakh : Je me suis livrĂ© Ă  un petit exercice fictif de projections Ă©cono…

Le polytechnicien tunisien, Anis Marrakchi s’est adressé via un post sur Facebook au nouveau Chef de gouvernement Elyes Fakhfakh :

Je me suis livré à un petit exercice fictif de projections économiques.
Ces dix dernières années (2009-2018), la Tunisie a atteint un taux de croissance (en $ constants) moyen de 2,1% par an. Elle a atteint un maximum de 4,0% en 2012, suite à la décroissance de 2011. En 2019, on s’attend à une croissance aux alentours de 1,5%.
Que se passerait-il donc si on continuait sur ce chemin ?
Ayant pris des hypothèses plutôt conservatrices par rapport à la croissance de trois grands pays développés (US, Allemagne, France), j’ai essayé de voir combien de temps il faudrait à la Tunisie pour rattraper leurs niveaux de PIB par habitant. C’est-à-dire, combien de temps il faudrait pour que les tunisiens soient aussi aisés que les américains, allemands, français.
Si la Tunisie continue sur son rythme de croissance annuel de 2,1%, elle ne rattrapera jamais ces pays. La différence ira grandissante d’année en année…
Si la Tunisie arrive miraculeusement à reproduire son maximum décennal (4,0%) et le maintenir chaque année de manière constante, il lui faudrait 124 à 148 ans pour rattraper ces pays.
124 à 148 ans. Un jeune qui a aujourd’hui 25 ans aurait le temps de voir ses arrière-petits-enfants atteindre la retraite et probablement mourir de vieillesse dans ce laps de temps. Je vous le demande : comment (et même, pourquoi) dire à ce jeune de ne pas chercher à émigrer, à fuir par tous les moyens ? Il aura probablement une meilleure vie dans l’un de ces trois pays. Ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants auront très certainement une meilleure vie dans l’un de ces trois pays.
Que vaut un pays quand la meilleure opportunité qu’il puisse offrir à ses citoyens est celle de la fuite ? Qu’est-ce qu’un pays où avoir un diplôme du supérieur multiplie ton risque de chômage par plus de 2 ? Qu’est-ce qu’un pays où une traite de fillettes-esclaves est organisée au vu et au su de tous pour servir d’aides ménagères ? Qu’est-ce qu’un pays où les fermiers se retrouvent à jeter leur lait l’hiver et à le vendre à perte l’été ? Qu’est-ce qu’un pays où les terres les plus fertiles sont confisquées depuis des générations par l’État ? Qu’est-ce qu’un pays organisé depuis des décennies (des siècles ?) pour que le bon patronyme t’ouvre toutes les portes au mépris des plus méritants ? Qu’est ce qu’un pays où tout est à la fois plus mauvais et plus cher qu’ailleurs ? Qu’est-ce qu’un pays où seules 20% des nouvelles entreprises survivent au bout 3 ans (contre ~60% pour l’OCDE) ? Qu’est-ce qu’un pays où le coût réel d’une création d’entreprise est plusieurs fois le multiple du Smic ? Qu’est-ce qu’un pays où la grande majorité s’appauvrit et une minorité de cartels et de monopoles font des profits de plus de 30% ? Qu’est-ce qu’un pays où la corruption est partout et les corrompus nulle part ?
Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de discuter avec un ancien ministre et dirigeant d’entreprise qui m’a dit qu’un gouvernement qui n’est pas là pour faire 6%, 8%, 10% de croissance doit laisser sa place à d’autres. À l’époque, cette condition m’avait paru étrange, voire illusoire. Aujourd’hui elle me paraît essentielle. Elle a également le bon goût d’être atteignable : la Corée du Sud a maintenu pendant 35 ans (jusqu’à la crise asiatique de 1997) un taux de croissance moyen de 8%, dépassant la Tunisie et rejoignant en une génération les pays les plus riches.
Monsieur le Chef de Gouvernement, il n’est plus l’heure des petits pas. Il n’est plus l’heure de la politique des étapes. Il n’est même plus l’heure des réformes. On me dit que vous êtes le représentant de la rupture. C’est ce qu’il faut à la Tunisie. Une vraie et totale rupture, qui déracine un système construit pour l’exploitation de millions par quelques centaines et quelques milliers.
Un pays qui se développe est un pays où tout le monde peut travailler, investir, créer, innover, s’enrichir. Où tout le monde peut monter. Mais si on peut jouer et monter, c’est aussi nécessairement qu’on peut jouer et tomber. Et ceux qui sont en haut ont naturellement peur de la chute. En Tunisie, ils ont donc condamné escaliers et ascenseurs : personne ne monte, personne ne descend, et le pays stagne.
Monsieur le Chef de Gouvernement, attaquez le mal à la source : la monopolisation et la cartellisation de l’économie. Ne vous perdez pas trop dans les détails des taux des droits de consommation et des variables de la formule d’ajustement automatique. Menez les grandes batailles et laissez à d’autres les petites escarmouches.

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tunisienumerique

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